Projet IPAUP-93 : ingénierie pédologique pour l’agriculture urbaine participative

Fin 2019, le collectif IPAUP remportait l’appel à projet de l’ADEME « Co-Construire des connaissances pour une transition écologique et solidaire ». Un an et demi plus tard, les expérimentations ont enfin démarré. Découvrez-en plus sur ce projet qui vise à expérimenter des solutions et techniques issues du réemploi pour restaurer les sols pollués en Seine-Saint-Denis et pouvoir cultiver des fruits et légumes sains sur ces sols.



Rappel du contexte :


Le territoire de la Seine-Saint-Denis, anciennement surnommé « grenier de Paris » du fait de son activité maraîchère, est marqué par un lourd héritage en matière de pollution et contamination des sols, notamment en Eléments Trace Métalliques -ETM- (plomb, mercure, cuivre…). Il s’agit d’une contrainte majeur qu’il faut évaluer scientifiquement pour informer les citoyen.ne.s sur les risques encourus. La présence de ces métaux lourds, toxiques au-delà d’un certain seuil, s’explique notamment par le développement d’activités industrielles (1850-1970) et services automobiles (transports, garages, stations-services), ainsi que par l’utilisation d’engrais dans les sols comme les pesticides ou les boues d’épandage. Depuis quelques années, on constate que ce territoire connaît un développement important de jardins partagés et de projets d’agricultures urbaines, laissant les associations, les habitant.es et jardinier.es face à de nombreuses questions : comment connaître l’usage passé d’un site et l’état de son sol ? Quelles pratiques mettre en place pour cultiver des fruits et légumes sains sur des sols pollués ? Quels sont les risques de la pollution des sols pour la santé ? Comment sensibiliser les pouvoirs publics à la protection et à la valorisation des sols en ville ?


Face à la montée en puissance de ces préoccupations, l’usage de ces sols pour l’agriculture urbaine s’accompagne généralement d’une étape nécessaire de dépollution des sols. Plusieurs solutions sont alors mises en œuvre qui présentent des avantages, mais aussi des limites : confinement des sols contaminés sous des couches de sol non contaminées en bacs ou hors sol ; traitement physico-chimique des sols pollués (hors site) impliquant un bilan carbone et financier lourd ; phytotechnologies, techniques plus conformes aux enjeux de la transition écologique, mais s’inscrivant dans une démarche longue de traitement, généralement incompatible avec les objectifs de développement des territoires. Dès lors, quelles pratiques mettre en place en favorisant des démarches d’économie circulaire, accessibles aux associations et citoyen.nes, tout en prenant en compte l’histoire passée des sites ?



C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet IPAUP-93, porté par un collectif de 6 associations d'agriculture urbaine (Activille, Halage, LAB3S, Sens de l’Humus, Potager Liberté !, Terres Urbaines), 3 laboratoires de recherche (IEES-Paris, IFRIS, Lab’Urba), et 2 collectivités de l’Est parisien (CD93 et Est Ensemble). Le projet aborde les enjeux des sols urbains sous 3 prismes : pédologique, socio-anthropologique et culturel. Des chercheurs de l’IRD et de l’UPEC (iEES-Paris) proposent de mobiliser les principes de l’ingénierie écologique en expérimentant la mise en place de Technosols construits à partir de résidus urbains inertes. Concrètement, il s’agit de créer un sol fertile qui sera à même d’apporter des services comparables à un sol naturel, en mélangeant des matières organiques (compost) et minérales (déblais du Grand Paris). Ces déblais sont des terres excavées dans le cadre des travaux de la Métropole du Grand Paris : plus de 10 millions de tonnes de déchets inertes sont actuellement non utilisées. De quoi recouvrir tous les espaces verts parisiens (y compris les bois de Boulogne et de Vincennes) sous une couche de 50cm de terre ! D’un point de vue technique, le résultat le plus attendu sera de savoir si ces Technosols construits permettent de diminuer la teneur en ETM des végétaux cultivés.


Sur le plan socio-anthropologique, suivi par des chercheur.se.s du Lab’Urba et de l’IFRIS, il s’agira de dégager des tendances de perception de la pollution des sols et des représentations liées à la santé humaine en ville. Pour cette première année, le collectif a été accompagné par une équipe de 9 étudiant.e.s de l’Ecole d’Urbanisme de Paris (UPEC) qui ont réalisé une mission de 6 mois, dont la thématique portait sur la mémoire des sols en Seint-Saint-Denis. Le travail des étudiants constituait à :

- Conduire un diagnostic territorial restituant le rôle actif des sols et des pollutions industrielles dans les mutations urbaines de la Seine-Saint-Denis ;

- Proposer des préconisations permettant de construire des premiers outils de démocratisation d’une mémoire partagée des sols pollués et une appropriation d’une culture des sols par différents acteurs (jardinier.es, associations, collectivités…) de Seine-Saint-Denis. Les étudiant.e.s ont ainsi réalisé un site web visant à mettre en lumière l’histoire des sols du territoire et à présenter les enjeux et solutions pour cultiver sur sol pollué, disponible ici : http://pollution-en-seine-saint-denis.fr/


En croisant les connaissances issues de la pédologie, de la socio-anthropologie avec celles des jardinier.es et des citoyen.nes, le collectif souhaite à terme co-construire des méthodologies et des outils pour suivre la qualité des sols de Seine-Saint-Denis.


Dispositif expérimental :


L’expérimentation des Technosols, prévue sur une durée d’au moins 3 ans, est répliquée sur 4 sites contaminés aux ETM et accueillant 4 jardins partagés gérés par différentes associations : à Bobigny avec l’association Activille, à Montreuil avec le Sens de l’Humus, à Saint-Denis avec Halage et enfin à Bondy sur le campus de l’IRD avec le LAB3S. Chaque site a mis à disposition une parcelle d’environ 30m2 pouvant accueillir un même dispositif composé de 15 placettes contenant 3 traitements différents : le témoin (sol du site), un apport de compost de déchets verts, et un Technosol obtenu à partir d’un mélange (50%-50%) du même compost et de terres excavées d’un chantier situé à Saint-Ouen composé essentiellement de matériaux carbonatés datant de l’Eocène (40Ma). L’ensemble du dispositif expérimental a été mis en place à l’automne 2020 et les semis ont commencé au printemps 2021.



Trois types de légumes ont été retenus (fruit, feuille et racine) : oignons, tomates, carottes, laitue et persil. Les plantations seront reconduites chaque année durant 3 saisons afin de suivre l’évolution des différents traitements au sein de chaque site et entre les 4 sites. Ce suivi devra apporter des réponses à plusieurs questions : sur quel type de sols les plantes poussent-elles mieux ? dans quel type de sols les ETM contaminent-ils le plus les plantes ? Vaux-il mieux cultiver certains légumes que d’autres ?


Le lancement de l’expérimentation :


S’agissant d’un projet de recherche participative, les associations ont pu activement contribuer à l'élaboration des protocoles et à leur mise en œuvre sur le terrain. Ce dernier consistait à définir collectivement les types de légumes à cultiver, le design de plantation de chaque placette (identique pour les 15) et les techniques d’entretien pour la saison. Les sites ont été approvisionnés grâce au Sens de l’Humus qui a pris en charge la commande des graines et les semis des tomates, carottes et laitue cultivés sous serre.



Entre avril et mai, les équipes du LAB3S, d’Halage et de IEES-Paris (en charge du suivi technique et scientifique) se sont régulièrement rendues dans les quatre sites afin de démarrer les plantations avec les salarié.e.s des associations et les jardiniers : au Sens de l’Humus avec les bénévoles du jardin pouplier et des étudiant.e.s de l’école du Breuil venus en observation, à Halage avec les étudiant.e.s de la formation « faiseurs de terre », au LAB3S et Activille avec les bénévoles de leurs jardins.


Chaque session de plantation devait suivre plusieurs étapes : désherbage des placettes, mesure des paramètres physico-chimiques des sols (humidité, température, résistivité), le prélèvement d’échantillons de sols afin d’analyser leur capacité de rétention en eau, et enfin la plantation des légumes selon un protocole précis, à l’aide d’un patron en bois construit au Fablab de l’IRD à Bondy. Ces sessions de plantation furent à chaque fois l’occasion de présenter les enjeux du projet, de susciter des échanges sur la pollution des sols du territoire, de proposer aux usagers de participer aux plantations et de s’impliquer dans la suite du projet.


Prochaines étapes :


Planter les laitues restées sous serre, qui ont pris un peu de retard à cause des températures fraîches de ce printemps En attendant, les associations et les usagers des jardins se chargent d’entretenir et d’observer l'évolution des premières plantations. Après les récoltes, un nouveau protocole sera mis en place afin d’analyser les différents sols et les légumes. Nous espérons également que la situation sanitaire nous permettra de proposer quelques rencontres et évènements au cours de l’été. Si vous passez dans ces jardins, n’hésitez pas à passer jeter un coup d’œil à l’expérience.


A partir de la rentrée prochaine, nous comptons démarrer une belle programmation culturelle autour des sols de la Seine-Saint-Denis, à suivre !



En savoir plus sur le projet IPAUP

http://pollution-en-seine-saint-denis.fr/

presentation-ipaup-310521
.pdf
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En savoir plus sur les Technosols


Pruvost C., «Potentiel de la Biodiversité dans la construction de Technosols à partir de déchets urbain », thèse Université Paris Est https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02371928/document

Deeb M., « Influence des plantes, des vers de terre et de la matière organique sur la structure de technosols construits », thèse Université Paris Est, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02900204/document

« Le pouvoir caché des technosols » https://www.demainlaville.com/le-pouvoir-cache-des-technosols/

« Le fonctionnement écologique des villes : et si on pensait aux sols ? » https://metropolitiques.eu/Le-fonctionnement-ecologique-des-villes-et-si-on-pensait-aux-sols.html


Ils participent au projet…


L’équipe de recherche : Ana-Cristina Torres (UPEC/Lab’Urba), Germain Meulemans (IFRIS, Université Grenoble), Thomas Lerch (UPEC/iEES-Paris), Henri Robain (IRD/ iEES-Paris), Elise Demeleunaere (CNRS/CAK), Alexandrine Schneider (iEES-Paris-Halage).

Les associations : Karl Hospice et Maud Dujardin (Activille), Pauline Sy (LAB3S), Simon Bichet et Nathalie Boitouzet (Halage), Christophe Bichon (Sens de l’Humus). Et aussi : Stéphane Blanc (Potager Liberté !), Jordan Bonaty (Terres Urbaines).

Les collectivités : Julia Badaroux (CD93), Pauline Grolleron (Est Ensemble).